
Quand les industriels se font les avocats du protocole de Kyoto
Une fois n’est pas coutume. Les milieux économiques se font rarement les
chantres de l’environnement. Et pourtant, ils apparaissent aujourd’hui comme
les meilleurs apôtres du protocole de Kyoto. Ce traité international qui a
imposé en 1997 aux pays industrialisés de réduire leurs émissions de gaz à
effet de serre de 5,2% entre 1990 et 2012 ne les épargne pourtant pas.
Chaque pays membre du « Kyoto club » a en effet déjà demandé à ses plus gros
pollueurs de s’auto-restreindre, sous peine de sanctions, au terme d’âpres
négociations. Aussi ces derniers se sont-ils dressés, dès les premiers
rounds de négociations, contre ce gendarme de la pollution.
Alors, pourquoi réclameraient-ils aujourd’hui le bâton pour se faire battre
? Simplement parce que l’ennemi numéro un des milieux économiques, c’est
l’incertitude ; leur marotte, le long terme. Or, l’avenir du protocole de
Kyoto leur a donné des sueurs froides. Cloué au pilori par les Etats-Unis en
mars 2001, quatre ans après l’avoir signé, défendu bec et ongles par
l’Europe, ce dernier ne doit sa survie qu’au bon vouloir de la Russie, qui a
fini par le ratifier en octobre 2004.
Entré en vigueur en février 2005, ce traité s’impose enfin à la communauté internationale. Voilà donc les entreprises rassurées sur sa pérennité. Mais sans régime de sanction, tel que celui adopté à Montréal, pas de contrainte ni de marché de CO2 C’est donc paradoxalement parce qu’il s’agit du premier traité juridiquement contraignant dans le domaine de l’environnement que les entreprises sont attachées à sa survie.
Il y aura toujours des acteurs vertueux et des moins zélés, qui devront, à l’heure du verdict, entre 2008 et 2012, acquérir des quotas pour se racheter une conduite. Cela risque de coûter cher à ceux qui ne l’auront pas anticipé, mais pourrait rapporter aux plus zélés. Car la tonne de CO2 se monnaye actuellement environ 20 euros sur le marché intra-européen du carbone. Or, la pénalité prévue par Bruxelles en cas de non-respect des engagements s’élève à 40 euros par tonne excédentaire jusqu’en 2008, et même 100 euros par la suite.
2012 étant une échéance à moyen terme, les investisseurs « verts » veulent avoir la garantie que Kyoto aura une vie après cette date, à laquelle expire sa première période d’engagement. Inutile en effet de s’équiper en technologies vertes ou d’acheter des crédits dès aujourd’hui par précaution si ce marché s’effondre du jour au lendemain. En décidant à Montréal de s’engager dans un « dialogue » sur « Kyoto 2 », les signataires de « Kyoto 1 » ont en partie rassuré les milieux économiques.
Les entreprises américaines frappées d’ostracisme, qui restent à la porte du marché mondial du , sont à cet égard les meilleurs défenseurs de Kyoto. Aussi risquent-elles de finir un jour par acculer le gouvernement fédéral à cesser de faire cavalier seul.
En se faisant les chantres de Kyoto, les industriels occupent aussi le terrain cédé par les ONG.
Certes, à l’instar de Morgane Créach, du Réseau Action Climat, ces dernières ne manquaient pas de regretter, pendant la conférence de Montréal, qu’« il manque un vrai leadership européen », reprochant à l’Europe sa politique de la main tendue en direction des Etats-Unis.
Mais d’aucuns pourraient reprocher aux représentants de la société civile d’avoir crié victoire à Montréal pour acclamer un maigre butin : « succès » pour Jennifer Morgan du WWF, « progrès historique » pour Bill Hare et Greenpeace.
On les avait connues plus offensives aux négociations de La Haye, il y a cinq ans. Pourtant, la pression qu’elles avaient alors mise sur l’Europe, poussant cette dernière à radicaliser ses revendications, avait conduit à un échec. Depuis, l’Ancien Continent est revenu à un pragmatisme de bon aloi, caressant les Américains dans le sens du poil pour ne pas fermer définitivement la porte de Kyoto au premier pollueur de la planète. Une stratégie qui a finalement porté ses fruits, les Etats-Unis s’étant ralliés in extremis à un « dialogue » sur l’« après-2012 ».
Tout compte fait, les opinions des défenseurs de l’environnement et des milieux économiques sur Kyoto, aux antipodes voici cinq ans, ont convergé. A l’époque, les premiers ne voulaient pas entendre parler des mécanismes de flexibilité réclamés par les industriels et qu’on désignait alors comme des « droits à polluer ».
Or, ces outils présentent l’avantage de réaliser les efforts de réduction d’émission là où le coût marginal d’une tonne de CO2 évitée est le plus faible, dans les pays en développement, où tout reste à faire. Aujourd’hui, les ONG ont compris que la planète avait à y gagner, à condition qu’un certain nombre de garde-fous soient mis en place. Elles ont évolué, tant mieux. Finalement, ce qui réconcilie l’économie et l’environnement, c’est une même échelle du temps - le long terme. Cela tombe bien : c’est précisément la même que celle de notre planète.
* Grand reporter au service Sciences et Médecine du Figaro.
"Le Figaro" Caroline de Malet
21 décembre 2005
http://www.lefigaro.fr/debats/20051...