
Conférence internationale sur le climat
Penser au-delà du Protocole de Kyoto
La 10ème Conférence de l’ONU sur le réchauffement de la planète s’est ouverte hier à Buenos Aires (Argentine). C’est la première fois que les États du monde entier se réunissent, alors que le Protocole de Kyoto va enfin pouvoir être appliqué. Mais la situation reste alarmante, comme le rappelait hier le scientifique Christian Brodagh sur les ondes de France Inter : pour stabiliser l’effet de serre, il serait nécessaire de réduire de moitié les émissions de gaz responsables de ce phénomène, c’est à dire 10 fois les objectifs du Protocole.
Conférence de Buenos Aires Anticiper sur des rendez-vous décisifs
La conférence mondiale qui s’ouvre dans la capitale argentine sera-t-elle un nouveau pas vers la réduction des gaz à effet de serre ? D’ores et déjà se pose la nécessité de se projeter au-delà des objectifs du Protocole de Kyoto.
La dixième Conférence des États signataires de la Convention des Nations-unies sur les changements climatiques s’est ouverte hier à Buenos Aires. Jusqu’au 17 décembre, les délégations poseront les jalons de la politique climatique internationale, qui doivent permettre de réduire à terme les émissions de gaz à effet de serre. L’entrée en vigueur du Protocole de Kyoto au mois de février prochain - étape essentielle dans la lutte contre le réchauffement climatique - renforce l’importance du sommet sur le climat de Buenos Aires, déjà qualifié d’"historique". Trente-huit pays industrialisés doivent en effet mettre en place des mesures concrètes permettant une réduction des gaz à effet de serre (principalement le gaz carbonique, CO 2 ) d’au moins 5,2% par rapport au niveau de 1990, afin de remplir leurs engagements pris en ratifiant le protocole. Les discussions qui vont être menées dans la capitale argentine entreront donc dans le vif du sujet. Pour la plupart des scientifiques et des ONG (organisations non gouvernementales), il est très important que les États membres de l’ONU confirment les engagements pris à Kyoto en 1997. Grâce à la signature de la Russie, ce protocole va pouvoir être appliqué, même sans la participation des États-Unis. Le but est que les pays industrialisés concernés par ce protocole réduisent leurs émissions de gaz à effet de serre de 5% en moyenne, d’ici 2012. En l’appliquant, l’Union européenne espère éviter un réchauffement global de la planète de 2°C par rapport à 1750. "Cette conférence est importante parce que c’est le 10ème anniversaire de la Convention-cadre sur le climat, c’est l’occasion de le fêter et de faire le bilan de son application incluant les États-Unis, l’Australie (qui ne sont pas dans le protocole de Kyoto) et les gros pays en voie de développement", explique Raphaëlle Gauthier, de l’ONG Réseau Action Climat, présente cette semaine à Buenos Aires en tant qu’observatrice.
Horizon 2012
Les regards se tourneront aussi bien plus loin dans le temps, vers 2012, la prochaine période d’engagement des pays signataires. Et les futurs enjeux sont énormes, car, vers 2015, les pays en développement seront responsables de la moitié des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Les efforts entrepris en faveur de l’environnement se heurtent aux impératifs économiques. Comment en effet demander aux pays pauvres de limiter leur production, donc leur développement, pour satisfaire aux exigences écologiques des pays riches ? "Il y a là un vrai problème Nord-Sud", reconnaît la climatologue Martine Rebetez. "Tout est très complexe, puisque le développement économique et la lutte contre la pauvreté n’ont pas forcément les mêmes objectifs que la protection de la nature." Mais pour Jean Jouzel, directeur de recherche au Laboratoire des sciences du climat, on ne peut pas faire l’économie de cette anticipation. "Aujourd’hui, il y a 7 milliards de tonnes de carbone qui sont rejetés dans l’atmosphère, on pourrait arriver à 20 ou 30 milliards à la fin du siècle or il faut redescendre à 2 ou 3 milliards pour stabiliser l’effet de serre", explique-t-il. Et d’ajouter : "les politiques n’ont pas bien conscience des contraintes que la stabilisation de l’effet de serre impliquent, les objectifs de Kyoto sont modestes et en plus ils ne concernent que les pays développés". Il faudrait, donc, selon lui, "accumuler les Kyoto" pour espérer aboutir à un résultat...
Kyoto : une avancée
La conférence sur le climat accueillie par Buenos Aires est la dixième. Une de plus qui ne débouchera que sur des discours politiques et des bonnes intentions non suivies d’effets ? Martine Rebetez ne l’analyse pas de cette manière : "Les conférences internationales et les accords tels que le Protocole de Kyoto permettent tout de même de faire avancer les choses. Bien sûr, ce ne sont à chaque fois que de petits pas. Mais tout ce qui est pris est pris. Maintenant, il s’agit en effet d’éviter le pire. Dès lors, ce qui compte, ce ne sont pas tant les pourcentages d’émissions qui seront réduits, mais que, sur ces dix ou quinze prochaines années, tous les États poursuivent sur ce chemin, discutent et cherchent des solutions." Le plus gros pollueur de la planète que sont les États-Unis n’a pas ratifié le Protocole de Kyoto. Les efforts mondiaux, dès lors, ne sont-ils pas vains ? "Non, il ne faut pas se focaliser sur le gouvernement central américain. Les États ont aussi un rôle à jouer. À ce titre, la Californie a été très innovante. C’est de là que sont venus les catalyseurs dans les années 1980. Et, aujourd’hui, de gros efforts sont fournis pour développer des voitures à hydrogène. La recherche scientifique nous permet de réduire peu à peu notre dépendance vis-à-vis des énergies fossiles."
Une occasion de convaincre
Les absents ont toujours tort. La conférence de Buenos Aires sera l’occasion pour les pays qui n’ont pas ratifié Kyoto, les États-Unis notamment, "de voir que tout le monde se bouge et qu’ils sont de plus en plus marginalisés", ajoute Raphaëlle Gauthier du Réseau Action Climat. Car si le protocole de Kyoto est "ambitieux et indispensable" pour Edouard Toulouse, responsable énergie et climat au WWF (World Wild Fund), "il manque malheureusement toujours les États-Unis, premier pollueur de la planète avec un quart des émissions de gaz à effet de serre. Nous les appelons donc à changer leur fusil d’épaule". Surtout que les engagements de Kyoto sont encore "timides", pour Jean-Marc Jancovici, ingénieur et consultant, qui explique : "c’est comme si dans une salle de classe de 30 élèves, où il y en a 25 qui fument 4 cigarettes par jour et 5 qui en fument 30, on ne touchait pas aux 25 premiers qui en fument 4, mais on se contentait de pousser ceux qui en fument 30 à n’en fumer plus que 28 !". L’urgence semble donc de convaincre d’autres pays de ratifier le protocole et de pousser ceux qui l’ont déjà ratifié à l’appliquer, comme la Chine et l’Inde, qui pour le moment ne sont soumises à aucune contrainte.
Une mécanique implacable déjà en route
Le climat s’emballe. Si rien ne change, des États insulaires seront rayés de la carte.
Le réchauffement climatique n’est pas une invention, il existe bien et l’homme en est en grande partie responsable. Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est catégorique. Cet organisme issu de l’ONU regroupe des scientifiques du monde entier et ses analyses ont reçus l’approbation de tous les pays y participant (y compris des États-Unis). Sa dernière mouture de 2001 dépeint une situation grave.
Si le climat a beaucoup évolué au cours du temps, sur des périodes longues de plusieurs milliers d’années, le réchauffement actuel est lui particulièrement rapide, et il va en s’accélérant. Jean Jouzel, climatologue au sein du GIEC, est formel : "La première certitude, c’est que l’homme modifie l’effet de serre". Ce phénomène décrié est pourtant essentiel à la vie. Une couche de gaz dans l’atmosphère retient la chaleur du soleil, ce qui maintient une température moyenne de 15°C à la surface du globe, qui sans elle attendrait presque -20°C. La vapeur d’eau est le premier de ces gaz, dits à "effet de serre", mais l’humain n’a que peu d’influence sur sa concentration dans l’atmosphère. En revanche, l’augmentation d’autres gaz est directement liée à son action : le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4), l’oxyde nitreux (N2O) et l’ozone (O3), ainsi que des gaz artificiels dus à l’industrie comme les halocarbures. Leur niveau n’a jamais été aussi élevé que ces dernières années.
Un autre climat
Les conséquences sont prévisibles, bien qu’encore très imprécises. "Si nous n’y faisons pas attention, nous allons vraiment vers un autre climat déjà à l’échelle des jeunes qui vivent actuellement", prévient Jean Jouzel. La concentration en CO2, principal gaz à effet de serre anthropique, c’est-à-dire dû à l’homme, en quantité (60%), mais aussi en durée de vie (100 ans), passera de 368 ppm (parties par millions) actuellement à une fourchette comprise entre 540 et 970 ppm en 2100. Pendant toute la période préindustrielle, c’est-à-dire avant 1750, elle n’était que de 280 ppm. Du coup, au 21ème siècle, la température moyenne augmenterait de 1,4 à 5,8°C, ce qui constituerait un record depuis 10.000 ans. Le niveau des mers devrait lui augmenter de 9 à 88 centimètres, élévation due à la dilatation thermique des océans et à la fonte des glaciers. Mais Jean Jouzel avertit que cette hausse s’amplifiera dans les siècles suivants : "Une fonte partielle du Groënland de trois mètres ferait que, cumulée avec la dilatation, on peut craindre des élévations de quatre à cinq mètres à l’échéance du milieu du millénaire". Toutes ces prévisions restent très générales. Les changements ne seront pas progressifs mais plutôt abrupts, et prendront des formes très différentes d’une région à l’autre. Si les glaces groënlandaises doivent fondre, la calotte antarctique devrait plutôt s’épaissir.
Renforcement des inégalités Nord-Sud
Quelques bénéfices peuvent être attendus du réchauffement, notamment pour l’agriculture, comme le précise Bernard Seguin, chercheur à l’INRA : "Dans les régions tempérées, l’augmentation de température pourrait être relativement favorable". Mais l’agronome nuance tout de suite son propos : "Il y a des zones où l’on sait qu’il n’y aura que des perdants, et on tombe plutôt sur les pays du Sud". Pour ces derniers, si rien ne change, les conséquences seront très néfastes. Car si les pays riches pourront combattre les fléaux, les pays en voie de développement des zones tropicales et subtropicales en pâtiront particulièrement, que ce soit dans les domaines de la santé, de la productivité agricole ou des ressources aquifères.
De nombreuses côtes seront sujettes aux inondations, comme celle du Bangladesh. Les îles Tuvalu seraient tout simplement englouties. La désertification progresserait. En fait, l’effet de serre renforcerait les inégalités sociales entre pays riches et pauvres. Certains États commencent d’ailleurs à s’interroger sur les conséquences politiques du phénomène, comme l’éventuel flux massif de réfugiés, ou des guerres pour le contrôle de l’eau potable. Le Pentagone a ainsi édité il y a un an un rapport apocalyptique sur les différents scénarios face aux changements brutaux du climat. Si rien ne change, Jean-Marc Jancovici, consultant en environnement auprès d’entreprises, craint le pire : "Si ce n’est pas nous qui nous chargeons de faire baisser les émissions de CO2, c’est un mécanisme de régulation qui le fera à notre place : une épidémie, une famine, une récession... La Terre ne manque pas de mécanismes de régulation".
L’Américain pollue quatorze fois plus que l’Indien
Les causes du réchauffement climatique sont connues. Premier facteur : la hausse exponentielle de la demande en énergie, surtout depuis l’éveil de la Chine, rejointe demain par l’Inde et d’autres PVD (pays en voie de développement). Les énergies renouvelables sont encore trop faibles pour remplacer complètement le charbon, le pétrole et le gaz naturel. Seul le nucléaire offre aujourd’hui une alternative, mais il faut prendre en compte les problèmes politiques et environnementaux qu’il entraîne. Les transports, en pleine croissance, libèrent énormément de CO2. Et les quelques voitures hybrides nouvellement lancées ne risquent pour l’instant pas d’inverser la tendance. L’agriculture, notamment l’élevage bovin, fournit abondamment l’atmosphère en méthane. En France, cette dernière est même le principal contributeur à l’effet de serre. Ajoutons que le déboisement massif amoindrit l’absorption de carbone par les arbres. Au classement des pollueurs, l’Américain arrive sans grande surprise en tête avec l’Australien : il rejette en moyenne trois fois plus de gaz à effet de serre qu’un Français, et quatorze fois plus qu’un Indien.
(Source Radio-France et 24heures CH)