
Les français redécouvrent leurs déchets. Des polémiques récentes ont souligné la nocivité potentielle des incinérateurs, comme celui d’Angers, et la survivance de nombreuses décharges sauvages, dont la plus célèbre est celle de la Crau, près de Marseille. Les assises nationales des déchets ménagers et assimilés, les 10 et 11 septembre à Agen, ont conduit gouvernement, élus et professionnels à s’interroger sur la politique menée depuis dix ans. La loi Lalonde du 13 juillet 1992 avait prescrit qu’à dater du 1er juillet 2002 seuls les "déchets ultimes" pourraient être mis en décharge. Mais qu’est-ce qu’un déchet ultime ?
La question fait débat depuis plusieurs années. En 1997, déjà, le député Ambroise Guellec déplorait que l’on assimile le déchet ultime aux résidus d’incinération et écrivait dans un rapport de l’Assemblée nationale : "Dès lors que l’incinération est supposée incontournable, les collectivités locales seront tenues de réaliser des usines aux normes d’émission de plus en plus sévères et tentées de renoncer - pour des raisons financières - aux autres modes de valorisation." Le député prévoyait déjà que cette approche maximaliste ne permettrait pas de respecter l’échéance du 1er juillet 2002.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus de faire disparaître au plus vite les ordures ménagères, mais de les traiter selon une approche multi-filières adaptée aux conditions locales. "Le tri sélectif, chez les particuliers ou dans les centres de collecte, permet de récupérer jusqu’à 20 % ou 30 % du tonnage, surtout des emballages, du verre, du papier et des métaux, note Philippe Bageat, ingénieur en techniques des déchets à l’Ademe (Agence de l’environnement). Il permet aussi d’écarter jusqu’à 25 % de matières fermentescibles qui peuvent être compostées (déchets de cuisine...). Mais, dans le meilleur des cas, il reste toujours une fraction égale à près de la moitié du tonnage total." Ce résidu peut être incinéré ou dirigé vers des décharges réglementaires, baptisées centres d’enfouissement technique (CET) ou centres de stockage.
L’incinération consiste à brûler les ordures ménagères à 850°C pendant un minimum de 2 secondes. Aujourd’hui, les installations doivent être impérativement équipées de systèmes d’épuration de fumées pour retenir les polluants qui échappent à la combustion : poussières, oxydes d’azote et dioxines issues de la transformation du chlore. Ces systèmes sont plus coûteux que le four proprement dit et doivent faire l’objet d’un suivi minutieux. Avec un certain optimisme, le ministère de l’environnement évalue à une vingtaine sur un total d’un peu plus de 200 le nombre d’incinérateurs qui ne seraient pas encore aux normes environnementales.
La pertinence de l’incinération passe aussi par la récupération de chaleur. C’est le cas dans la moitié des installations existantes. La chaleur peut être convertie en vapeur pour chauffer des logements collectifs à travers un réseau de chauffage urbain (Paris) ou pour alimenter une usine voisine (Brive- la-Gaillarde...). Parfois, comme à l’usine Arc-en-ciel de Nantes, elle est transformée en électricité par un alternateur et, en complément, fournit de la vapeur aux industriels locaux (technique de cogénération). "Une tonne d’ordures ménagères fournit dans certains cas autant d’énergie que 200 kg de pétrole", estime René Presles, directeur technique de TIRU, un exploitant d’incinérateurs. Les défenseurs de cette technique mettent volontiers en avant ses atouts environnementaux. "La récupération de la chaleur sur les incinérateurs modernes économise du charbon et du pétrole. Elle contribue à la lutte contre l’effet de serre", souligne ainsi Jacques Demblans-Dechans, PDG de Novergie, spécialiste de l’incinération.
Outre les gaz de combustion, l’incinération génère un résidu solide, le mâchefer, à raison de 250 kg environ par tonne d’ordures brûlée. Ce mâchefer est mis en décharge ou utilisé comme remblai sans toujours être bien neutralisé. Mais, de plus en plus, on le valorise en extrayant les métaux et en le transformant en granulats routiers. Restent les cendres volantes provenant de l’épuration des fumées (environ 30 kg par tonne brûlée). Chargées en métaux lourds et autres produits toxiques, elles sont stockées dans les décharges de classe 1 réservées aux déchets industriels spéciaux.
Dans les grandes agglomérations, en l’absence de décharges de proximité, l’incinération est la solution préconisée par les pouvoirs publics, sous réserve d’être associée au tri, au recyclage de certains matériaux et à la récupération de la chaleur. Mais la mise en décharge reste le recours le plus fréquent dans les agglomérations moyennes et les zones rurales. Lorsqu’elle est effectuée dans les règles de l’art, elle satisfait aux exigences environnementales les plus strictes, et les centres de stockage réglementaires n’ont heureusement rien à voir avec les dépotoirs et autres décharges sauvages. On le constate à Changé, près de Laval, ou à Hersin, près de Béthune. Ce dernier site exploité par la SITA correspond au rebouchage d’une ancienne carrière de craie à flanc de colline.
Aujourd’hui, les centres de stockage sont plutôt aménagés dans des terrains plats, de préférence argileux, sous la forme d’alvéoles d’environ 5 000 m2 et de 5 à 10 m de profondeur. Le fond est tapissé d’une géomembrane
imperméable. Des bouteurs compactent les ordures et, en fin de journée, les recouvrent d’une mince couche de terre pour éviter odeurs, envols de plastiques et oiseaux. A mesure qu’une alvéole se remplit, l’exploitant installe des drains en vue d’extraire les gaz de fermentation, ou biogaz. Il récupère aussi les jus de décharge (ou lixiviats). Lorsqu’une alvéole est pleine, elle est recouverte d’une couche de terre semi-imperméable. La fermentation se poursuit pendant plus de vingt ans en émettant du biogaz, jusqu’à la stabilisation du matériau. "Nous récupérons généralement ce biogaz pour le transformer en vapeur ou en électricité", précise Bruno Bernard, directeur général de la SITA. Au terme du processus, les emplacements peuvent être convertis en espaces verts tels que des terrains de jeux, parcs, jardins familiaux...
André Larané