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La face obscure des "puits de carbone
date 10 décembre 2002
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- La face obscure des "puits de carbone" Article écrit par Antoine Bonduelle (1) et paru dans Politis le 22 novembre 2001

Soulagement à Marrakech : le protocole de Kyoto contre le changement climatique sera ratifié. Mais à quel prix ! C’est un texte affaibli, rongé par la multiplication des échappatoires.

Planter des arbres permet de stocker une partie du carbone émis par le gaspillage des énergies fossiles. C’est la grande idée des "puits de carbone". L’expérience de Peugeot en Amazonie récemment présentée à la presse française, est un exemple caricatural du genre de dérapage qu’une telle "compensation" induit. L’industriel, qui plante des arbres au Brésil, n’a pas encore réalisé les efforts de réduction d’émissions sur ses véhicules et ses usines, imposant même la climatisation sur ses véhicules. Ses dirigeants devraient contribuer à une évolution durable des transports dans les métropoles du Nord comme du sud, au lieu d’agir comme si les forêts pouvaient compenser l’usage immodéré de l’auto. 

C’est le principal problème avec ces puits de carbone, qui ne font que retarder l’engagement indispensable pris par les Etats à Rio "d’engager des changements profonds dans la structure de production et de consommation". car même en recouvrant de forêts le moindre espace disponible, on ne compenserait, au mieux, qu’un tiers des émissions de gaz à effet de serre, et pour moins de 50 ans.

On risque même d’en arriver à l’absurdité suivante : raser certaines forêts ou accaparer des sols afin d’y planter des mégaforêts, d’eucalyptus par exemple, car cette essence est réputée pour sa croissance rapide. Protéger les climat, mais au détriment de l’environnement et des populations !

Ce n’est pas une vision de l’esprit, c’est même une ouverture explicitement suggérée par les à-peu-près de la rédaction du texte : ainsi, il ne définit pas ce qu’est une "forêts". Si l’on considère la définition de la Food and Agriculture Organisation (FAO) des nations Unies, il s’agit de tout terrain recouvert de plus de 10% d’arbres. Un pays pourrait donc élaguer un couvert dense jusqu’à cette limite sans que cela lui soit compté comme une déforestation émettrice de carbone. Autre exemple des dangers de cette notion : les fréquents incendies de forêts au Canada étant considérés comme "naturels", les émissions de carbone associées ne sont pas comptabilisées à son débit ; alors que les plantations d’arbres destinées à compenser ces destructions pourraient être comptées comme des puits de carbone.

Contrairement aux délégués français, qui ont toujours affirmé leur confiance dans la possibilité de mesurer aussi précisément les puits de carbone que les émissions de carbone fossile, les chercheurs restent prudents. Les publications scientifiques montrent d’ailleurs que ces fameux puits, d’absorbeurs nets de carbone deviennent...émetteurs, 10, 20 ou même 30 ans après la plantation des arbres !

Avec une légèreté confondante, les négociateurs ont cependant décidé d’accepter sans tarder le mécanisme des puits de carbone dans les pays du Sud : "On régularisera les comptes après" (sic). Comme si après avoir chassé les indigènes, saccagé une forêt primaire, détruit la faune pour planter de performantes forêts industrielles"absorbeuses" de carbone, on pouvait revenir en arrière !mais il y a encore plus pervers : le protocole de Kyoto ayant accepté le principe dit du "Mécanisme de développement propre", les pays industrialisés peuvent améliorer le bilan de leurs émissions en finançant des activités "propres" dans les pays en développement (2). Appliqués aux puits de carbone, cela signifie qu’un pays pollueur pourra trouver avantageux, étant donné le déséquilibre des termes de l’échange, de louer des terres productives dans un pays du Sud afin d’un planter les arbres qui lui permettront de compenser la croissance de son trafic automobile ! Voilà la face le plus inacceptable du protocole de Kyoto dans l’état où il se trouve aujourd’hui. ........................................................................................................................ (1) Ingénieur à l’INESTENE, bureau d’étude spécialisé dans les énergies et l’environnement, il a suivi les négociations sur le climat depuis 1994 au titre des ONG françaises.

(2) On aura l’occasion de revenir sur la notion de "permis d’émissions" négociables, prévu au protocole de Kyoto. Ce substitut d’écotaxe, qui revient à faire payer aux industriels des pollutions jusqu’alors gratuites, fait aujourd’hui un relatif consensus dans le milieu des ONG. Alors que les puits de carbone font figure d’épouvantails auprès des mouvements antimondialisation libérale.