

Des petits exploitants agricoles ougandais manifestaient lundi, aux abords du centre des expositions de Nasrec, à Johannesburg. Les pays du Sud montrent du doigt les subventions accordées aux agriculteurs des pays du Nord et les barrières douanières, qui disqualifient la production des pays pauvres. (Photo Y. Lemmer/AFP.)
Johannesburg : l’agriculture, champ d’affrontement Nord-Sud La France entend jouer un rôle prépondérant lors des dix jours de négociations du Sommet de la Terre de Johannesburg et favoriser sa réussite mais des ONG s’inquiètent de « marchandages en coulisse ». Le ministre de l’Environnement, Roselyne Bachelot, s’est déclaré « raisonnablement optimiste » sur les chances du sommet d’aboutir à des engagements concrets, évoquant des avancées dans les discussions, avec notamment les Etats-Unis. « Nous ferons tout pour que le sommet aboutisse à des décisions concrètes, qu’il soit le sommet de la mise en œuvre », a renchéri le ministre délégué à la Coopération et à la Francophonie, Pierre-André Wiltzer. (AFP.)
Johannesburg : de l’un de nos envoyés spéciaux Caroline de Malet [28 août 2002]
Au lendemain de l’inauguration du Sommet de la Terre, la France, qui se pose en chantre du développement durable, se trouve, au même titre que les Etats-Unis et le Japon, face à ses contradictions sur ce qui apparaît comme l’un des dossiers les plus brûlants des négociations. Les subventions accordées par les pays du Nord, notamment à leurs agriculteurs, sont en effet montrées du doigt par les pays du Sud comme responsables de l’étouffement des économies en développement. « C’est un des sujets les plus difficiles » du sommet, a reconnu hier le commissaire européen au développement, Paul Nielson, dont le pays exerce la présidence tournante de l’Union.
Pour les pays en développement, ces subventions sont à l’origine de la crise alimentaire qui touche actuellement six pays d’Afrique. « Tous les pays riches ne doivent pas perdre de vue le spectre des 13 millions de personnes qui meurent actuellement de faim à seulement quelques centaines de kilomètres de Johannesburg », lance la coalition de sept ONG Ecoequity, qui comprend notamment Oxfam, les Amis de la Terre et Greenpeace.
A quoi bon en effet aider les pays en développement, si c’est pour neutraliser cette aide financière en mettant en place par ailleurs des subventions agricoles, dont le montant total (350 milliards de dollars) est six fois plus élevé ? Combinées aux barrières douanières érigées par les pays riches, ces mesures disqualifient les produits des pays pauvres, qui ne peuvent ni exporter dans les pays industriels ni vendre chez eux en raison de la concurrence de marchandises importées à vil prix.
Et la tendance n’est guère à leur disparition, loin s’en faut. Certes, à Doha, en novembre 2001, les 144 membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) avaient accepté de négocier sur « les réductions de toutes les formes de subventions à l’exportation, en vue de leur retrait progressif ». Cela n’a pas empêché l’Administration américaine de voter une augmentation de 80 % sur dix ans des aides accordées aux agriculteurs américains (25 milliards d’euros en 2001). La France, qui reste arc-boutée sur son refus de renégocier la Politique agricole commune (PAC) européenne (44,6 milliards d’euros de subventions en 2001) avant 2006, ne fait guère preuve de meilleure volonté.
Pourtant, la disparition de ces subventions à l’échelle de la planète entraînerait, estime Oxfam, un flux de 100 milliards de dollars des pays riches vers les pays en développement. Car si l’Afrique, l’Asie du Sud-Est et l’Amérique latine accroissaient chacune leur part dans les exportations mondiales de 1 %, les bénéfices à en retirer permettraient de sortir de l’ornière de la pauvreté 128 millions de personnes.
La question est particulièrement vitale pour l’Afrique, puisque l’agriculture y représente, selon les pays, entre un quart et les deux tiers de sa production. Faute d’un secteur agricole dynamique, comment la région pourrait-elle atteindre le rythme de croissance annuel de 3,5 % indispensable à l’objectif de réduction de moitié de la pauvreté d’ici à 2015, affiché dans la déclaration du Millénaire ?
Ces accusations n’épargnent pas non plus les organisations internationales telles que la Banque Mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI), auxquelles il est reproché d’avoir incité les pays en développement à ouvrir leurs marchés, dans le cadre des réformes agricoles qu’elles leur ont imposées, sans pour autant condamner les subventions agricoles accordées à l’agriculture dans les pays riches.
Mais, à la différence des Etats, la Banque Mondiale fait son mea culpa. Ian Johnson, son vice-président en charge du développement durable, a admis que la banque avait commis une erreur en menant une telle politique, car « rétrospectivement, l’asymétrie apparaît comme importante ».
En revanche, l’Union européenne ne semble guère disposée à faire évoluer sa position. Elle a fait part lundi, dans le cadre d’une réunion de travail, de ses « profondes préoccupations » à propos d’un paragraphe du Plan d’action, qui devra être adopté à l’issue du sommet par les chefs d’Etat et de gouvernement. Celui-ci prévoit que la communauté internationale s’engage à « réduire ou éliminer autant que de besoin les subventions qui nuisent à l’environnement et créent des distorsions au commerce ou bien sont susceptibles d’en créer ».
Peut-on décemment se considérer à l’avant-garde du développement durable et continuer à défendre bec et ongles une politique agricole commune dont presque plus personne ne veut, à part nous ?
Auteur non précisé.