
Le Sommet de la Terre s’est ouvert hier à Standton, banlieue cossue de Johannesburg, dans un climat morose. Les deux jours de réunion qui ont précédé la cérémonie d’ouverture officielle ont seulement permis de mesurer le gouffre qui sépare les pays du Nord et ceux du Sud.
Johannesburg : de l’un de nos envoyés spéciaux Jean-Louis Validire [27 août 2002]
Pour l’instant, c’est encore le stade du round d’observation où chacun jauge les limites de l’adversaire, sachant que dans cet exercice il n’y aura pas de K.-O. possible. En décidant de ne pas se rendre à Johannesburg, George Bush a montré on ne peut plus clairement l’intérêt qu’il portait au Sommet de la Terre. Il est de toute évidence impossible de parvenir à un compromis, aussi vague soit-il, sans l’approbation de Washington et les moyens de pression sur la plus grande puissance de la planète sont faibles. Ce n’est pas pour autant qu’il faille « déjà enterrer le Sommet de Johannesburg » comme l’a expliqué hier un groupe d’organisations gouvernementales parmi les plus puissantes et les plus articulées en lançant un appel à l’Union européenne pour qu’elle « mette son énergie et son argent au niveau de sa bouche ». Oxfam International, Greenpeace, le World Wild Fund, parmi quatre autres poids lourds de la société civile, estiment que si l’Union européenne (UE) veut aller au-delà des mots pour lutter contre la pauvreté, elle peut bâtir avec un certain nombre de pays en développement dont le Brésil, l’Indonésie et l’Afrique du Sud, une coalition capable de tenir tête aux Etats-Unis et d’imposer un calendrier pragmatique pour l’éradication de la pauvreté.
Un objectif que partage le président sud-africain Thabo Mbeki qui constatait hier avec « tristesse » que les promesses faites à Rio n’avaient pas été tenues en estimant que « la communauté internationale n’avait pas encore démontré la volonté de mettre en œuvre les décisions qu’elle avait librement adoptées ». Mais son appel à la « définition de mesures claires et pratiques » sans « rouvrir les combats qui ont été menés et gagnés » revient à demander à l’ONU de résoudre la quadrature du cercle.
Deux jours de prénégociations informelles n’ont en tout cas pas convaincu de la possibilité d’aboutir. L’existence d’un document de compromis entre l’Union européenne et les Etats-Unis pour inclure dans les discussions du Sommet le commerce et la finance ont mis en émoi les ONG. Mais le problème n’est pas tant le champ des négociations que le contenu du texte final. Et, sur ce point, les progrès sont minuscules. Les pays en développement réunis dans le groupe des 77, qui compte aujourd’hui 133 membres, veulent des engagements concrets avec des délais précis. Les Etats-Unis mais aussi le Canada ou l’Australie, pour ne nommer que les plus virulents, ne veulent pas en entendre parler. « C’est l’axe du Mal de l’environnement », a ironisé le président des Amis de la terre en référence à « l’axe du Mal » que constitue, selon George W. Bush, l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord.
Prise entre le marteau et l’enclume, entre la volonté d’aboutir à un dénouement heureux et l’attitude défensive des Etats-Unis, l’Union européenne cherche ses marques. Humour, ou réalisme nordique, la présidence danoise a fait état hier d’un « large consensus sur trois objectifs assortis d’une date ». Mais il ne s’agit que de points mineurs. Sur le fond, accès aux marchés du Nord pour les pays pauvres et aide financière au développement, l’UE n’a pas l’intention de renégocier les accords de Monterrey et de Doha. Une déception de plus pour le groupe des 77 dont un porte-parole affirmait « nous croisons les doigts pour le meilleur, mais nous redoutons le pire. Cette réunion n’est pas censée être une discussion philosophique, nous sommes ici pour obtenir des engagements et les coucher sur le papier ».
Pour l’instant, le Sommet ne prend pas ce chemin et vit également sous la menace de perturbations périphériques qui viendraient compliquer encore plus la donne. Israël sera représenté la semaine prochaine par Shimon Pérès. Pour l’instant, les délégations tablent sur une conférence positive qui permettra même de présenter des programmes conjoints, notamment avec la Jordanie. Des contacts pourraient également avoir lieu avec les Palestiniens si le niveau de la représentation de l’Autorité le permet. Mais tout le monde garde en mémoire les dérapages qui avaient conduit, l’an dernier, à l’échec de la conférence de Durban transformée en foire d’empoigne entre partisans et adversaires du « sionisme ».
La politique d’éviction des fermiers blancs menée par le gouvernement du Zimbabwe inquiète également l’Afrique du Sud. « Nous espérons qu’aucun problème particulier, que ce soit le Zimbabwe ou le Proche-Orient, ne viendra distraire des questions fondamentales en discussion ici », s’est empressé de déclarer Aziz Pahad, le ministre adjoint des Affaires étrangères d’Afrique du Sud. Mais Helen Clark, le premier ministre de Nouvelle-Zélande, qui est à l’avant-garde des partisans d’une action internationale contre Mugabe, a déjà programmé des réunions bilatérales sur ce sujet avec Thabo Mbeki et Tony Blair. Le président de l’Afrique du Sud et le premier ministre britannique pourront difficilement éviter ce sujet de discussions lors de leur entretien. Le sujet pourra-t-il être maintenu en dehors de l’enceinte du Sommet ? Tout le monde s’y emploie pour éviter un affrontement supplémentaire entre le Nord et le Sud.
Le seul point de rapprochement est pour le moment la communion dans les désastres naturels. Les crues qui ont affecté l’Europe et l’Asie montrent, selon Klaus Toepfer, le directeur du programme des Nations unies pour l’environnement, « que nous avons besoin plus que jamais d’une réponse globale ». Un constat qui, dans l’ambiance de suspicion qui entoure ce sommet, inquiète certains pays du Sud qui se demandent si les événements climatiques actuels ne sont pas la prochaine excuse que les pays du Nord vont avancer pour différer l’augmentation de l’aide...
Jean-Louis VALIDIRE