
Débat public sur l’EPR : une crédibilité à construire
"Les Echos" JEAN-STÉPHANE DEVISSE, PIERRE DELACROIX, HÉLÈNE GASSIN ET PHILIPPE QUIRION
10 janvier 2005
http://www.lesechos.fr/journal20050...
La question de l’énergie nucléaire est sans conteste l’un des thèmes sur
lesquels la présentation de données objectives et la tenue d’un débat
argumenté de qualité sont les plus difficiles en France. Cela résulte de
plusieurs facteurs, tant technologiques qu’historiques ou même politiques.
En effet, en plus de l’absence totale de débat national et législatif, les
« enquêtes locales » devenues « enquêtes publiques » se sont toujours
contentées de traiter des impacts locaux des installations nucléaires : la
question de la pertinence d’un projet nucléaire n’a jamais été soumise au
débat. Par ailleurs, l’exemple récent de la mission Granite, pour laquelle
la concertation servait à déguiser un objectif d’acceptation par les
populations, n’encourage pas à la confiance.
Le débat national sur les énergies de 2003, malgré le peu de place laissée à l’analyse contradictoire, a montré que le nucléaire était le seul aspect de la politique énergétique ne faisant pas consensus. Concernant l’EPR, les membres du comité des Sages mis en place par le gouvernement concluaient que « les différents calendriers présentés - et discordants - n’ont pas clairement démontré l’urgence de la construction de l’EPR » pour deux d’entre eux, et que « l’incertitude actuelle ne permet pas d’être assuré qu’EPR, conçu dans les années 80, serait la filière de l’avenir » pour le troisième.
Mais le gouvernement ignore ces conclusions en se déclarant favorable à la construction d’un EPR par EDF dans son projet de loi d’orientation sur l’énergie. En avril dernier, il organise des débats sans vote pour recueillir l’avis des parlementaires sans juger utile de présenter un quelconque dossier d’explication. Décision est même prise de ne pas fournir les évaluations les plus récentes sur la sûreté de ce réacteur.
En résumé, si la saisine de la Commission nationale du débat public (CNDP) par EDF intervient bien avant l’autorisation administrative du gouvernement, l’avis de celui-ci est déjà largement connu, ainsi que le peu de cas qu’il fait des débats qu’il organise.
La CNDP n’est pas responsable de cette situation. Mais l’historique déjà lourd fait du débat public qu’elle va organiser le seul lieu dans lequel un débat argumenté et sérieux puisse encore avoir lieu. Dans cette situation difficile, la crédibilité de l’exercice dépendra fortement du processus mis en place et des questions traitées.
Le débat devra être celui de l’EPR comme une option qu’il faut replacer dans son contexte, incluant l’évaluation rigoureuse de tout ce qu’il est susceptible d’apporter, mais aussi d’empêcher. La problématique dépasse largement le cadre strict de l’implantation d’un réacteur EPR à Flamanville, puisqu’il est question d’une décision qui engage, symboliquement et structurellement, la politique énergétique française pour plusieurs décennies.
Or un certain nombre d’éléments indispensables à l’analyse du projet restent obscurs. Les contradictions affichées sur les apports attendus de l’EPR, tant du point de vue énergétique, qu’en terme de sûreté ou de politique industrielle, et l’absence de propositions alternatives ne permettent pas de comprendre ce qui relève de l’intérêt général, de celui d’EDF ou de celui d’Areva. Nos associations ont proposé à la CNDP un dispositif de support sous la forme d’un groupe pluraliste d’experts à même de l’accompagner en analysant les tenants et aboutissants de ce dossier particulièrement complexe. Il est par ailleurs certain que le premier débat de cette ampleur relatif aux questions nucléaires sera l’objet d’une attention particulière. Nous proposons donc la mise en place d’un dispositif de suivi par des observateurs tels que des universitaires spécialistes des questions de débat public.
Rappelons que la crédibilité du débat public sur l’EPR viendra de la qualité, de la rigueur et du pluralisme que la CNDP saura garantir à l’ensemble des parties prenantes, ainsi que de l’absence de toute initiative du gouvernement et de campagne de publicité des porteurs du projet. Nos associations, si elles encouragent la tenue d’un débat exemplaire, se montreront particulièrement vigilantes et exigeantes quant à sa mise en œuvre.
JEAN-STÉPHANE DEVISSE est responsable de la mission Energie Climat du WWF France. PIERRE DELACROIX est président d’honneur de France Nature Environnement. HÉLÈNE GASSIN est responsable de la campagne Energie de Greenpeace France. PHILIPPE QUIRION est président du Réseau Action Climat France.