
CO2 : le marché manque de contraintes
Entretien Morgane Créach, RAC-F
Environnement & stratégie n° 176 J.-P. B. jeudi 11 mai 2006
En deux semaines, le cours du CO2 s’est effondré. Pour le Réseau Action Climat, la raison en est simple : une surallocation de quotas entraînant une surabondance de l’offre, qui n’incite pas les industriels à réduire leurs émissions.
Depuis le 20 avril, le cours
du CO2 a brutalement
chuté, passant de plus de
29 € à seulement 11,40 €
aujourd’hui1. Pourquoi ?
Cette date correspond à l’annonce par plusieurs États européens, dont la France, des émissions de CO2 effectives pour 2005 des entreprises soumises à la directive Quotas. Pour la France, les émissions des secteurs de l’industrie et de l’énergie ont été inférieures de 14,5 % aux quotas alloués, créant un déséquilibre entre l’offre et la demande. Si le prix était élevé jusqu’à présent, c’est qu’en l’absence de données sur les émissions réelles les acteurs « boursicotaient » en pensant que cet actif allait devenir rare. Or, c’est exactement le contraire.
Pensez-vous que ce
phénomène soit passager ?
Non car, le 15 mai, ces chiffres seront officiellement publiés par la Commission européenne, et cette confirmation ne pourra qu’accentuer la situation ( lire aussi l’Analyse financière p. 4).
Cela dit, il est encourageant
que les entreprises aient
rejeté moins de gaz à effet
de serre que prévu...
Non, car cette situation
reflète un trop grand laxisme
des gouvernements et de la
Commission européenne.
Rappelons que l’Europe
n’avait réduit que de 1,6 %
ses émissions en 2004, à
comparer à l’objectif de 8 %
en 2010. En juin 2004, nous
avions critiqué, en France
comme en Europe, les plans
d’allocation de quotas, établis
en fonction des prévisions de
production - donc de croissance
communiquées par les
industriels eux-mêmes, et de
toute évidence surestimées.
À l’époque, le ministre Serge
Lepeltier avait justifié le
faible niveau de contraintes
du Plan national d’allocation
par le fait qu’on expérimentait
encore le système...
C’est exact. Sauf que je ne vois pas comment on pourrait, pour la seconde période, 2008- 2012, « resserrer les boulons » après un tel précédent. Il aurait fallu le faire dès l’origine.
Quoi qu’il en soit, cet excès
de quotas n’est que provisoire,
ils ne pourront pas être utilisés
pour la seconde période.
C’est vrai pour tous les États européens, sauf la France. Elle est la seule à avoir demandé la possibilité de faire appel au « banking », par lequel un exploitant qui dispose de quotas excédentaires à la fin de la première période (2007) peut les conserver en plus de l’allocation versée au titre de la seconde. Le problème est qu’en droit français le quota d’émission est assimilé à un bien meuble, auquel est associé un droit de propriété. Donc, si l’État décidait de limiter le « banking » pour 2008-2012, cela pourrait être considéré comme une atteinte au droit de propriété des exploitants.
L’exception française ne se
limite donc pas à la culture...
En effet ! C’est pourquoi nous demandons une harmonisation européenne de toutes ces singularités : harmonisation du statut juridique du quota pour garantir sa nature de bien public, des méthodologies d’allocation des États...
Sur quels critères ?
Nous souhaitons que l’attribution des quotas soit établie en fonction des meilleures technologies disponibles, ce qui permettrait d’avoir un référentiel objectif (benchmarking). Par ailleurs, les quotas devraient être achetés, et non cédés gratuitement aux entreprises, en particulier pour les nouvelles installations : cela conduit à ignorer la contrainte carbone au moment d’investir. ¦
1. L’entretien a été mené le 3 mai. Depuis le cours du CO2 s’est stabilisé à 12,33 € le 9 mai.
Morgane Créach, chargée de suivi des politiques climatiques au RAC-F.